Rencontre au sommet

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Rencontre au sommet

Message par Jonathan H. Mirai le Dim 29 Jan - 16:24

Du grand salon de conférence servant de penthouse au siège social de Mirai Inc., Jonathan observe la ville, dans toute la splendeur de la première neige. Sous la fine poudreuse scintillante, les lumières des panneaux routiers et les publicités colorées donnent à la cité des airs d'immense sapin de Noël. Avec un sourire satisfait, il porte sa coupe de vin blanc à ses lèvres et contemple le reflet que lui renvoie la baie vitrée : toujours dans sa tenue de travail se résumant à un habit noir coupé sur mesure sur une chemise bleu marine faisant ressortir ses yeux, il est, fidèle à lui-même, d'une beauté séraphique, même dans la fatigue de cette longue journée productive.

— Votre première invitée est là, monsieur.

Un sourire bienveillant s'installe sur ses lèvres et il se retourne vers la jeune secrétaire.

— Bien, faites-la entrer. Vous pouvez ensuite rentrer chez vous, Aurelia. Je suis navré que vous ayez dû faire du temps supplémentaire jusqu'à si tard.

La jeune femme rougit, mais reste professionnelle.

— Ce n'est rien, monsieur. Bonne nuit, monsieur.
— Bonne nuit.

Quelques secondes s'écoulent avant que ladite invitée pénètre dans la salle de conférence. Jonathan ne peut retenir un sourire amusé en voyant son état. Soo Lin Yao, détective privée désormais réputée, qu'elle le veuille ou non, depuis le cas du Matsuri, ne semble pas avoir dormi depuis des lustres. Elle porte une petite robe noire -qui aurait pu être jolie si le reste de sa toilette avait été un minimum soignée- sous une large chemise blanche froissée qui appartient sans doute à son partenaire farfelu. Son collant est troué, ses bottines mal lacées et sa chevelure vient visiblement tout juste de quitter son oreiller. Les cernes sous ses yeux sombres confirment le fait qu'elle doit présentement travailler sur une affaire difficile.

— Puis-je vous offrir un verre, mademoiselle ? demande Jonathan en préparant une nouvelle coupe.
— Je prendrais plutôt un cappucinno, répond-t-elle d'une voix morne.
— Certainement.

D'un geste amical, il lui désigne un fauteuil où elle s'installe. S'il écoutait ses pulsions, il aurait tôt fait de lui arracher cet accoutrement ridicule et de lui faire honneur, ici même, sur cette table de verre. Et si son troisième invité les prenait sur le fait, il n'aurait qu'à se joindre à eux. Mais bon, il s'est toujours fait un honneur de ne pas imposer aux autres ses faveurs. Elle doivent lui être demandées, voir suppliées. Son corps doit demeurer un privilège.

Un jeune rouquin dans un costume trop grand pour lui entre alors avec le café de la détective. Nul besoin d'appeler qui que ce soit. Chez Mirai Inc, tout est filmé et enregistré en permanence ; les employés savent ce qu'ils ont à faire.

— Merci Timothy, dit Jonathan pour excuser le mutisme de son invitée effrontée qui se contente de porter la tasse à ses lèvres sans un regard pour personne.
— Le troisième invité s'entretient avec Aurelia dans le hall, monsieur.
— Bien! Dites-lui que nous l'attendons pour commencer.

Il soupire derrière son sourire. Faut-il vraiment qu'il se fasse attendre ? Quelques minutes plus tard, deux coups hésitants se font entendre contre la porte de la salle de conférence. Le jeune employé roux l’entr’ouvre et passe sa tête dans l’entrebâillement.

— Il est là, monsieur.

Il s’écarte pour laisser passer un homme qui doit avoir la jeune trentaine. Soo Lin lui trouve l’air d’un corbeau, avec ses cheveux noirs en bataille, son teint blême et les cernes qui soulignent ses yeux perçants.

— Takami, le salue Jonathan avec son éternel air bienveillant. Nous vous attendions. Je vous présente mademoiselle Soo Lin Yao.
— La détective, bien sur.

Soo Lin l’analyse rapidement du regard : le léger renflement qui marque son majeur gauche indique qu’il a l’habitude d’écrire. Un enseignant ? Hypothèse plausible, mais elle n’en est pas convaincue.

Comme s’il pouvait lire ses pensées, Takami lui offre un rire complice alors qu’i vient s’asseoir en face d’elle.

— Pourquoi cette petite réunion, Nat ?

L’interpellé prend son temps avant de répondre. Il avale doucement une gorgée de vin.

— Mademoiselle Yao, je vous présente Kaarasu Takami, l’un des informateurs les plus dispendieux de tout Asheimkai.

La chinoise hausse un sourcil. Informateur? Élémentaire, maintenant qu’elle le regarde sous cet angle. Cela ne répond toutefois pas à la question.

Jonathan se lève et se dirige vers la baie vitrée. Là, face à la ville plus éveillée que jamais malgré l’heure tardive, il pose sa main à plat sur la vitre. Un cercle lumineux apparait sous ses doigts, suivi des mots ‘’ACCÈS AUTORISÉ’’ débités par une voix robotisée. Un menu tactile prend forme à la surface même de la vitre et, d’une main experte, Jonathan déplace ses icônes, désactive une à une ses applications. Après quelques secondes, la baie vitrée devient entièrement rouge et un clavier apparait, demandant un mot de passe. Il entre une interminable suite de lettres et de chiffres jusqu’à ce qu’un bruit sourd résonne dans toute la pièce et que la salle soit plongée dans le noir. La fenêtre étant redevenue une fenêtre sans artifices. Uniquement éclairé par les lumières de la ville en contrebas, le blond se retourne vers ses invités.

— Mon système de surveillance a été entièrement désactivé, vous en voilà témoins. Nous ne sommes désormais plus filmés ni enregistrés, vous avez ma parole là-dessus. Nous allons pouvoir parler calmement.

Il vient s’installer au bout de la table, comme s’il s’apprêtait à diriger un congrès.

— C’est une réunion d’affaires ? demande Takami avec un sourire amusé.
— En quelques sortes.
— Pouvons-nous en venir aux faits ? soupire Soo Lin. Votre petit préambule ne m’amuse pas.

Le blond lui sourit comme si elle avait été une enfant impatiente d’arriver au dessert.

— Si je vous ai réunis ce soir, c’est que je sais pertinemment que nous avons un point commun. Je contrôle tous les médias de cette ville, Soo Lin réfléchit plus vite qu’un ordinateur et Kaarasu sait tout sur tout le monde et tous les trois, nous nous ennuyons atrocement, vrai ?
— Vrai, approuve Takami.
— Qu’avez-vous à nous proposer ?

Le blond sourit et s’empare du magnifique échiquier qui décore son bureau. De la boite, il en tire de jolies pièces de marbre qu’il dispose au hasard sur le damier.

— Je vous propose un jeu. Prenons pour échiquier la cité toute entière.

Il dispose trois pièces sur la planche.

— Tous les coups sont permis. Chacun pour soi. Le seul but : se divertir.

Il se lève et retourne se mettre en face de la vitre, contemplant d’un oeil affectueux cet énorme terrain de jeu qui s’offre à son regard.

— Moi et ceux qui donneraient tout pour le pouvoir contre les fous de Takami et ceux qui, comme Soo Lin, sont avides de justice. Un survival entre le roi, le fou et le cavalier. Qu’en pensez-vous ?
Survival ? Jusqu’à la mort, donc ?
— Oh, allons. La mort est une issue beaucoup trop prévisible, intervient Kaarasu.
— Si je voulais vous tuer, Soo Lin, commence calmement Jonathan en plongeant la main dans la poche de son veston, je n’aurais qu’à sortir mon pistolet et à le pointer entre vos jolis yeux. Boum. Aucune trace. Et Takami n’aurait rien fait pour m’en empêcher, vrai ?
— Vrai. Sans offense, Lin-chan, je n’aurais pas levé le petit doigt pour t’empêcher de lui trancher la gorge non plus.
— Jusqu’où jouons-nous, dans ce cas ?
— Jusqu’à la chute.

Sans que son visage ne perde rien de sa bienveillance angélique, il enchaine :

— Je veux vous faire tomber. Tous les deux, à genoux devant moi. Toutes les histoires ont besoin d’un bon vieux méchant traditionnel, pas vrai ?

Installé dans son siège, les pieds nonchalamment posés sur la table de verre, Takami se met à applaudir.

— Épatante tirade, Nat, bravo! Te voilà prêt pour le premier rôle.

Demeurée en retrait, la chinoise les observe tour à tour d’un oeil méfiant. Certes, ces deux hommes doivent compter parmi les esprits les plus dangereux de tout Asheimkai, mais quel défi cela représente ! Jamais un cas aussi intéressant ne lui avait été proposé et bien honnêtement, elle doute qu’une occasion pareille puisse jamais se présenter de nouveau. Si Mirai les a convoqué tous les deux, ça ne peut pas être pas hasard, ou par pur désir de divertissement, comme il le prétend.

— Je suis flattée, dit-elle enfin. Que vous me considériez ainsi comme une menace, voilà qui dépasse mes espérances.

Son timbre est doux mais d’une froideur redoutable. Jonathan sourit et s’approche d’elle. Il passe derrière sa chaise et la regarde dans le reflet de la vitre, en face.

— J’en conclus que vous acceptez de jouer avec moi, Soo Lin ? lui murmure-t-il.

Son souffle chaud sur son oreille la fait frissonner. Dans le reflet, elle le voit sortir un objet de sa poche de veston et tourne brusquement la tête, mais ses réflexes n’étant pas assez aiguisés, elle est stoppée dans son élan. Jonathan l’empoigne par les cheveux afin de lui immobiliser la tête, alors qu’il enfonce l’aiguille d’une seringue dans son cou. Les pupilles sombres de la chinoise se dilatent. Elle ne reconnait que trop bien cette sensation. Doucement, elle sent un engourdissement agréable prendre d’assaut ses pensées, comme si un voile chaud et parfumé était déposé sur sa tête. Quel salaud.

— À ce que l’on dit, même malgré une longue période d’abstinence, la moindre dose de…

Il ne finit pas sa phrase, puisqu’il est brutalement sonné par le coup que Kaarasu vient de lui asséner à la tempe, de la crosse de son pistolet.

— Viens, Lin-chan, je te raccompagne.

Il s’avance vers la table et d’une pichenette, fait tomber la pièce du roi avec celle du fou.

— Le premier round est lancé, Votre Majesté.

Il prend ensuite Soo Lin par la main pour l’aider à se relever, et passe un bras autour de sa taille pour l’empêcher de tituber. Dehors, l’air est bleu et glacial. Le soleil est sur le point de se lever. Kaarasu fait monter la jeune femme dans un taxi à ses côtés et donne au chauffeur l’adresse de l’appartement qu’elle partage avec son homme de main.

— Il risque de se fâcher, dit-il une fois la voiture en route. J’ai entendu dire qu’il avait fait du bon boulot pour éviter que tu puisses mettre la main sur cette substance.

Il rit comme s’il s’agissait d’un bon souvenir.

— Il va se demander qui n’a pas écouté ses avertissements… qui doit-il aller punir. Tu lui diras la vérité ?

Soo Lin met un moment avant de comprendre qu’il s’adresse à elle.

— La… La vérité… Qui… ? Phili ? Oh non! Non, non, non, il… il ne remarquera pas… non. Je vais… bien.
— Bien-sûr, approuve Kaarasu en souriant.
— I-Il dort. Je vais… aller me coucher.

Le taxi arrive devant l’immeuble où elle habite et elle sort non sans peine du véhicule. Elle essaie de rassembler toutes ses capacités mentales pour se concentrer sur le moment, pour saisir ce qui l’entoure et être en mesure de réfléchir, mais ses pensées quittent sa tête comme des lucioles, volatiles et insaisissables. Elle se tourne une dernière fois vers l’homme en noir qui la regarde, de la banquette arrière du taxi, juste avant de refermer la portière.

— Bonne nuit, Lin-chan ! Je suis certain que nous nous reverrons très bientôt.
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Jonathan H. Mirai

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