Le cri de la cigale (solo)

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Le cri de la cigale (solo)

Message par Akatsuki Shimizu le Lun 26 Fév - 0:22

Les notes tirées du shamisen tombent une à une, comme les gouttes d’eau glissent du larmier après la pluie. La mélodie d’été se répercute contre les vieilles planches de bois des murs et du plafond. Les mesures d’un tambour viennent s’ajouter à la danse. Confiant, le jeune homme crispe ses jointures autour du manche du katana et le tend devant lui, dans une posture de combat. Les rayons du soleil, gorgés de poussière, viennent frapper la lame. Le danseur enchaine les pas, les poses, fait virevolter la lame autour de lui au rythme de la musique traditionnelle. Lui qui est de coutume si maladroit se sent toujours en confiance avec cette arme. Elle dégage une énergie presque sacrée qui lui permet de ne pas glisser et s’effondrer par terre. Une fois le morceau terminé, il se redresse, puis s’incline devant le conseil du village. Le shamisen se tait.

— Merci, Shimizu-kun, lui dit le chef de sa voix râpeuse. Entraines-toi encore un peu, et tu seras prêt pour le festival de demain soir.

Le jeune homme force un sourire et jette un regard anxieux du côté de la Doyenne. Cette femme gargantuesque et silencieuse que l’on dit être la descendante directe de la déesse Ihanaga. Elle le fixe de ses petits yeux endormis, mais il n’y décèle aucune forme d’approbation. Il s’est toujours demandé comment cette femme pouvait être aussi énorme, alors que tous les autres membres du conseil ont l’air de brindilles à côté d’elle.

La sueur perle à son front et ses mèches noires lui collent à la peau. Il a eu vingt ans la semaine dernière. Cette année, il pourra, pour la première fois, performer la danse ancestrale au cours du rituel pour le solstice d’été. Il voit son grand-père la faire, année après année depuis qu’il est tout petit, rêvant de ce moment. Il n’y a rien au monde qu’il n’aime plus que la musique.

Dehors, le chant des cigales est assourdissant. Le village tout entier semble engourdi, comme si le soleil couchant avait le pouvoir de ralentir le temps. Akatsuki quitte la salle du conseil et s’engage sur le sentier terreux qui traverse Miyazawa. Cette petite communauté perdue tout au fond des montagnes de Manvet ne compte que très peu d’habitants et la plupart sont très âgés et peu sociables. Le jeune homme ne s’étonne pas des quelques visages austères qui suivent ses mouvements, des fenêtres. Lorsqu’il ose leur sourire, il se heurte bien souvent à des rideaux tirés brusquement. La statue d’Ihanaga-Sama, divinité protectrice du village, se trouve à la lisière de la forêt. Tous les jours, au lever et au coucher du soleil, Akatsuki va y déposer une offrande pour son grand-père, qui est maintenant trop malade pour s’y rendre lui-même. Au bout de la route, une curieuse silhouette attire son attention. Dans la chaleur extrême de fin d’après-midi, elle ondule au loin, comme les poissons rouges de l’étang. Une personne très grande, aux membres filiformes et à la longue chevelure écarlate se tient devant la statue. En s’approchant, Akatsuki remarque qu’il s’agit d’une femme. Une étrangère. Il n’en a pas vu depuis des années.

— Bonsoir, avance-t-il timidement.

La femme semble surprise par sa façon de parler. Elle lui répond dans un japonais incertain, à l’accent étrange.

— Bonsoir. Je croyais ce village abandonné.

Le jeune homme rit, un peu nerveusement. Il n’a pas du tout l’habitude de rencontrer des gens.

— Nous ne sortons pas beaucoup, explique-t-il. Surtout lorsqu’il fait si chaud. Pfuu !

Il essuie son front en un grand geste tragique, espérant faire rire la jeune femme. Elle ne lui offre qu’une esquisse de sourire. Cela lui suffit.

— Je suis Shimizu Akatsuki. Mon grand-père siège au conseil du village.

Il ne sait pas trop pourquoi elle lui tend la main.

— Kagami Nana, se présente-t-elle. Je viens d’Asheimkai, pour un reportage sur les villages de Manvet. La région regorge de mystères.

Devant l’air confus du jeune homme, elle sort de son sac un appareil très technologique, doté d’un large cylindre noir qui ressemble vaguement à une longue vue.

— Je suis photo-journaliste.

Un sourire distant apparait sur les lèvres d’Akatsuki. Il a l’impression de n’avoir pas du tout compris l’essentiel de sa présentation, mais n’ose pas demander, de peur d’avoir l’air idiot. Un silence gênant s’installe entre eux jusqu’à ce que Nana pose les yeux sur l’offrande qu’il triture toujours entre ses doigts.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Akatsuki lève vers elle la petite cage de bois. À l’intérieur, un rat couine et gratte les barreaux, à l’étroit.

— C’est pour la déesse, dit-il en levant le menton vers la statue. Pour qu’elle les empêche de ruiner nos récoltes. On la pose juste ici, et demain matin, la cage sera vide. Envolé !

— C’est plutôt effrayant.

— Vous trouvez ?

Un moustique se pose sur sa joue et il le chasse d’un geste agacé. Les cigales chantent spécialement fort, ce soir.

*

Le conseil de Miyazawa a permis à Kagami Nana de rester jusqu’au festival, où elle pourra prendre des photos. Pour l’occasion, les villageois ont troqué leurs habituels habits de couleur terre pour les yukatas noirs des grandes occasions. Les vieilles demeures ont été décorées de lanternes rouges et tous les habitants se sont rassemblés autour de la statue d’Ihanaga-Sama, apportant nourriture, objets précieux et talismans de prières en offrandes à la déesse. Devant la petite foule, Akatsuki effectue la danse de cérémonie sans se tromper. La musique vibre sous sa peau et il est encore plus excité de se produire devant l’objectif de la journaliste, se disant que des gens de la grande ville verront peut-être sa prestation. Après la cérémonie, le jeune homme fait faire à sa nouvelle amie un tour complet du village, lui faisant goûter les spécialités locales et observer les lanternes qu’elle ne manque pas de photographier. Sa chevelure rouge, dans l’éclairage tout aussi flamboyant du papier de riz, lui donne un air mystique, comme si elle était faite de flammes. Akatsuki ne peut s’empêcher de la trouver magnifique.

— Il y a quelque chose que je voudrais vous montrer ! Lui crie-t-il par dessus la mesure des tambours qui s’emballent.

Nana sourit et le laisse l’entrainer par le poignet jusqu’à chez lui. La maison des Shimizu, comme la plupart des bâtiments de Miyazawa, est construite selon l’architecture ancienne d’un pays disparu. Le jeune homme fait glisser la porte coulissante et se débarrasse vivement de ses sandales. Il entraine la journaliste a bout d’un corridor sombre, éclairé uniquement d’une ampoule solitaire suspendue au plafond. Un grésillement électrique accompagne son éclairage froid. Les bruits de la fête ne sont plus audibles. Akatsuki la fait entrer dans sa chambre et son sourire s’agrandit. Il cueille un petit bocal sur le bord de la fenêtre et revient dans la lumière.

— Kagami-san, commence-t-il d’un ton cérémonieux qui l’amuse. Laissez-moi vous présenter mon meilleur ami… Himi-chan !

Le bocal contient un poisson rouge, flottant à la surface de l’eau, inerte.

— Il est mort, dit Nana.

Akatsuki sursaute et son visage se déconfit. Il examine le poisson sous tous les angles, les mains tremblantes.

— Il… Il était vivant, ce matin, murmure-t-il.

La journaliste le prend en pitié. Ce garçon doit avoir connu une solitude comme jamais elle n’a pu en concevoir, seul de son âge dans ce village reculé, en étant venu au point de s’attacher à un poisson rouge.

— Akatsuki-san, j’ai… j’ai un secret à vous confier.

Il lève la tête vers elle. D’une attitude étonnamment calme, comme s’il savait déjà de quoi elle allait parler, il l’entraine dans sa chambre et referme derrière eux. La pièce est très sobre. Elle ne compte qu’un tatami sans couleurs et une petite commode. Au fond, une porte coulissante en papier de riz donne sur le jardin. Aucune décoration, rien de personnel. Akatsuki s’installe et attend qu’elle prenne la parole.

— Je ne suis pas venue ici seulement pour prendre des photos, avoue-t-elle. En fait, je… Il y a eu quelques disparitions, dans cette région. Je suis sur une enquête.

— Des disparitions ?

La voix d’Akatsuki se fait plus froide. Il essaie d’ignorer le sentiment d’inconfort qui gagne sa poitrine et force un sourire.

— On m’a dit qu’il y avait parfois des animaux sauvages, dans la montagne…

Mais Nana ne le regarde plus. Elle a les yeux fixés sur la cours. Là, dans l’éclairage incertain des lanternes, une immense forme se tient de l’autre côté du papier de riz. On aurait dit une montagne tordue, bougeant très lentement au rythme d’une respiration sifflante.

— Akatsuki-san…

La silhouette est immobile et grotesque. Akatsuki déglutit et s’approche lentement de la porte.

La forme se réveille au bruit de ses pas. Elle est d’abord prise de lentes secousses, puis commence à se déplacer. Quand le jeune homme ouvre la porte, il voit l’ombre disgracieuse de la Doyenne qui disparait en tournant le coin de sa maison. Un rire nerveux lui échappe.

— Vous devriez aller vous coucher, Kagami-san.

— Il y a quelque chose de mauvais, ici, répond-t-elle. Akatsuki-san, vous devriez venir avec moi à Asheimkai. Je suis sûre que…

— Allez-vous coucher, la coupe-t-il plus abrupt.

L’eau du bocal frémit sous le cadavre du poisson rouge.

*

Au déjeuner, elle n’est pas là. Akatsuki demande pourquoi et on lui répond qu’elle est partie très tôt, que les bus qui se rendent jusqu’à la grande ville sont rares, par ici. Il ne pose pas plus de question, mais un arrière-goût amer lui reste sous la langue. Il n’ose pas parler à son grand-père de la présence de la Doyenne, hier soir, dans leur jardin. C’était probablement une coïncidence. C’est une très vieille femme et tout le monde était dehors pour les festivités. Il ne serait pas étonnant qu’elle se soit simplement perdue.

Le conseil passe la journée dans le temple, en dessous de la salle commune. Avec les autres villageois, Akatsuki nettoie les vestiges du festival, décroche les lanternes, balaie les talismans tombés au sol. Les paroles de Nana repassent en boucle dans sa tête ; « vous devriez venir avec moi à Asheimkai. » Lui, dans une grande ville ? Pourrait-il seulement y survivre ? L’entreprise lui parait compliquée, mais il ne peut retenir les battements de son coeur qui accélèrent en pensant à tous ces gens, ces couleurs, cette musique…

Enfin, la journaliste est partie sans lui, de toute façon.

Quand le soleil se met à décliner, les villageois rentrent chez eux et Akatsuki revient à la salle commune, prêt à venir chercher l’offrande qu’il doit déposer devant la statue. Alors qu’il met le pied dans le vieux bâtiment de bois sec, un long cri venant du sous-sol déchire l’air suffoquant.

Akatsuki descend les marches du temple. Une odeur de pierres humides gagne ses narines alors qu’il s’enfonce dans les entrailles de Miyazawa. Le cri s’est évaporé dans l’air, tout ce que le jeune homme entend, à présent, est le rythme effréné de son propre coeur.

— Kagami-san ?

Personne ne lui répond. Il entre dans la salle qui servait autrefois d’abri antiatomique au village. Il la reconnait aux longues mèches rouges répandues autour de sa tête. Son corps est nu, attaché sur le ventre au centre d’un autel dédié à Ihanaga-Sama. Des lanternes ont été placées autour, enveloppant la scène d’une lueur apaisante. Le katana sacré, celui qu’Akatsuki a lui-même utilisé pour la danse du festival, est enfoncé entre les omoplates de la jeune femme. Le sang s’étale sur son dos blanc alors qu’elle tressaille, poussant des borborygmes, comme si elle était en train de s’étrangler. Un masque de cérémonie a été posé sur sa tête, si bien qu’Akatsuki ne sait pas si son visage est tourné vers le bas ou bien si on lui a disloqué le cou pour ne pas mettre le masque à l’arrière de sa tête. Les traits colériques et grotesques peints sur le bois accentuent le frisson qui parcourt le dos du jeune homme. Il est incapable du moindre mouvement. Toutes les cellules de son corps le pressent de s’enfuir, de remonter les marches quatre à quatre et d’aller se mettre à l’abri quelque part, n’importe où, mais il n’arrive pas à synchroniser ses muscles pour partir. Sa poitrine se serre à chaque nouveau bruit émis par Nana. Elle lui semble en pleine agonie. D’un pas tremblant, il s’approche. Ses mains se referment sur le manche du katana et il tire d’un coup. Un immonde bruit de déchirure résonne dans la pièce, puis le corps cesse de bouger. Des lambeaux de chair sont toujours accrochés à la lame, mais Akatsuki est maintenant figé par un étrange murmure. Il croit d’abord que les masques accrochés aux murs sont en train de prendre vie, puis remarque que sous chacun d’entre eux, un membre du conseil de Miyazawa est en train de prier, dos à lui.

Son sang ne fait qu’un tour. Il est devenu le rat dans la cage de l’offrande.

Il se précipite vers l’escalier, le katana toujours en main. Son pied se prend dans la première marche et il trébuche. Sa tête se cogne contre la pierre des marches et il échappe un gémissement de douleur, mais se redresse vite. Le murmure de la prière lui semble plus fort et de plus en plus proche.

Le soleil est complètement couché lorsqu’il débarque dans la salle du conseil. Il s’empare d’un grand sac de jute utilisé pour la récolte des légumes et y fourre tous les objets de valeur qui croisent son regard. Les statuettes, bijoux, masques de cérémonies, tout ce qu’il pourra espérer revendre pour survivre à Asheimkai. Il ne pense plus qu’à s’enfuir, mais il y a encore une chose sur laquelle il doit mettre la main.

Kagami Nana séjournait dans l’une des chambres vacantes de la Doyenne. Son appareil photo doit s’y trouver encore, avec un peu de chance.

Quand Akatsuki sort de la salle du conseil, un vent chaud agite les carillons dans la noirceur. L’électricité est palpable dans l’air. Un orage se profile, mais le jeune homme ressent toute cette puissance dirigée vers lui. Il a provoqué la colère d’Ihanaga-Sama en interrompant son rituel et en volant ses biens. Elle le punira. Il doit vite partir avant que la forêt ne l’avale.

Il entre dans la vieille maison et la poussière l’assaille. Pris d’une quinte de toux, son sac pesant sur son épaule et le katana toujours serré entre ses doigts, il s’engage dans le petit escalier, vers les chambres de l’étage. Il faut faire vite, avant que la propriétaire ne rentre du rituel. La chambre du fond doit être la sienne, le jeune homme s’engouffre alors par la première porte, à gauche de l’escalier. La chambre est sans dessus-dessous. Dans la pénombre, Akatsuki discerne les tiroirs renversés et les vêtements éparpillés au sol. Il s’agenouille près du tatami défait, fouille dans les effets personnels de Nana. Il trouve une carte plastifiée, portant des inscriptions qu’il ne comprends pas trop, mais son oeil est vite attiré par un éclat métallique près de la fenêtre. Il doit s’y reprendre à plusieurs reprises pour éviter que l’objectif cylindrique ne lui glisse entre les doigts, mais son visage se teint d’angoisse en voyant que l’appareil ne se trouve nulle part.

Un bruit sourd vient lui glacer les entrailles. Une mesure pesante, régulière, résonne lentement dans l’escalier. Akatsuki se rappelle alors d’un détail : la Doyenne ne se trouvait pas dans le temple avec les autres. Tous les corps rassemblés autour du sacrifice étaient maigres et rachitiques. Se peut-il qu’elle l’aie regardé entrer chez elle, dissimulée quelque part dans l’ombre ?

Les pas traversent le couloir et le jeune homme retient son souffle. Il entend la porte de la chambre du fond s’ouvrir, puis se refermer. Longtemps, il reste blotti contre le mur, obnubilé par le son de sa respiration erratique. Durant de longues minutes, aucun autre son que le vent, se déchainant toujours dans la montagne, ne lui parvient. Très lentement, il ouvre la porte, guette le couloir obscur, puis s’engage hors de la chambre, très attentif à ne pas faire craquer le plancher.

Une grosse main moite s’écrase dans son cou.

— Voleur…

La voix caverneuse de la Doyenne ne lui semble même pas humaine. Alors que ses doigts, comme des limaces, cherchent à s’enrouler autour de sa gorge, Akatsuki inspire. Sa prise se resserre sur le manche du katana.

Il se retourne et la lame fend l’air avec un sifflement sec. Un « schlack ! » humide déchire la pénombre, suivi du bruit d’une masse heurtant le sol. Ses yeux habitués à la noirceur, le jeune homme discerne les gros doigts boudinés secoués de spasmes de la main baignant dans son propre sang. Ses yeux s’agrandissent d’effroi. L’ogresse pousse un cri guttural, qui fait trembler Akatsuki jusqu’au plus profond de ses entrailles. Toutes ses pensées se bousculent dans sa tête comme les flashs d’un diaporama déréglé. Il voit le cadavre de Nana, les corps maigres des autres membres du conseil. Que mange cette femme pour être aussi large alors que personne n’est assez en forme pour chasser, à Miyazawa ? Il revoit le visage anxieux de Nana quand elle lui a parlé des disparitions.

— Voleur !

Il abat la lame sur elle une deuxième fois. Puis une troisième. Il a l’impression que son corps appartient complètement au katana. Ses gestes sont précis, calculés. Il ne s’arrête que lorsqu’il entend un nouveau bruit. Quelque chose de lourd tombe au sol, puis dégringole lentement l’escalier, laissant la maison dans un silence assourdissant. Akatsuki descend les marches une à une, puis s’arrête devant la tête inerte gisant à ses pieds.

Gomen nasai.

Sa voix est aussi vide que ses yeux. De fines larmes coulent sur ses joues.

Dehors, la pluie a commencé, comme si Ihanaga-Sama voulait laver le village de toutes ces atrocités. Le tonnerre gronde au coeur de la forêt. Akatsuki se met à courir, dévalant le sentier le plus emprunté par les fermiers. S’il se retourne, la montagne va le dévorer.

*

Akatsuki est réveillé par une odeur de poisson. Il revient lentement à lui alors que des ongles tapent contre la vitre de la cabine téléphonique dans laquelle il s’est enfermé pour la nuit. De l’autre côté, un homme au menton poivre et sel, avec un large chapeau de paille, lui fait signe en souriant.

— Ça va petit ? T’es perdu ?

Le jeune homme se frotte les yeux, confus. Il serre toujours contre sa poitrine le sac de jute contenant le katana et tous les trésors dérobés. Il se redresse lentement, un puissant mal de tête tambourinant contre son crâne, et sort de la cabine. Le soleil se déverse sur lui en torrent. Les cigales se sont remises à chanter.

— T’as manqué le seul bus de la matinée, mais si tu vas en ville, je te dépose.

D’un geste du menton, l’homme désigne un vieux camion, dont la benne déborde de gros bacs de poissons.

— Je fais l’aller-retour tous les jours, pour le marché d’Asheimkai, héhé.

Akatsuki force un sourire.

— Merci, dit-il d’une voix pâteuse.

Juste avant de lui ouvrir la portière, le pêcheur s’arrête pour le fixer d’un oeil curieux.

— C’est quoi, ça ?

Il montre son cou. Akatsuki glisse ses doigts sous son oreille et arrache un bout de papier. C’est un talisman, portant une inscription en kanjis : « Malédiction ».

Il est pris d’un rire un peu névrosé.

— Une mauvaise plaisanterie.

*


— Je nous ai trouvé un nouvel ami !

Sous le regard exaspéré de son patron, le jeune présentateur pose un bocal sur le comptoir, tout près des micros de la radio. À l’intérieur, un minuscule poisson rouge nage en faisant des cercles.

— Je me suis dit que tu devais te sentir un peu seul, ici sans personne, la nuit. Je l’ai appelé Hogo-Sha. Ça veut dire « protecteur » dans ma langue natale, mais tu le savais déjà non ? Haha! Ne le donnes pas à tes chats, hm ?

Il enfile son manteau et souhaite bonne soirée à Nô avec un large sourire. Une fois à son casier, il prend le temps d’ouvrir le haut de son étui à guitare pour vérifier son contenu : il soupire, soulagé, en voyant la lumière des néons se refléter sur le plat du katana. Ces derniers temps, il refuse de s’en départir. La menace de la malédiction pèse au dessus de sa tête comme une épée de Damocles. Il se tient sur ses gardes.

En passant la porte de la station de radio, il se heurte à l’épaule large d’un grand policier.

— Ah ! Mamoru-san, bonsoir !

Il a toujours bien aimé le grand frère de Nô. Ses cheveux ont la classe et il est toujours de bonne humeur.

— Nô donne une entrevue très importante ce soir, c’est gentil d’être venu le soutenir !

Akatsuki est un peu jaloux. Il aimerait avoir une famille si attentionnée, lui aussi.

Dans les rues menant à chez lui, il n’y a plus beaucoup de monde dehors. Il marche rapidement, scrutant chaque ombre. Il n’est pas spécialement inquiet. De la musique très joyeuse joue à tue-tête dans ses écouteurs. Il pense à tous les amis qu’il s’est fait dans cette ville : Nô, Eva, Kou, Jin… Pour eux, il serait prêt à ressortir sa lame, à tout moment. Pour les protéger. Pour protéger sa nouvelle vie.

Qu’elle vienne, la malédiction. Il est prêt.

Il a déjà pris la tête d’un monstre. Il le refera avant que celui-ci ne prenne la sienne.
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Akatsuki Shimizu

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